A mes grands-parents

 

Albert et moi fêterons bientôt nos noces d’or. Je l’aime comme au premier jour, plus fort encore. Oui, je l’aime à en mourir. Pour ça, je dois le laisser partir. Au quotidien, le voir diminué me fait terriblement souffrir.

Je suis bouleversée. Il est transformé, torturé par son passé. Pour cause : il y a deux ans, le méchant Alzheimer1 a frappé. Cette fichue maladie l’a kidnappé, séquestré. Il vit dans un monde que je ne connais pas, un monde trop compliqué pour moi.

Ce monde là, il me faut prendre le temps de le visiter. Il me faut déverrouiller la grande porte qui nous sépare sans jamais la forcer. Je ne dois ni le brusquer, ni le contrarier. Rien ne sert de le ramener à la réalité : la situation pourrait très rapidement s’aggraver. Je ne veux pas m’incruster, j’ai simplement besoin de lui parler. Cela me coûte tant ses mots sont hachés.

Il est tantôt agacé, tantôt angoissé. Seul chez nous, il ne peut plus le rester. Sans surveillance, il pourrait fuguer ou se mettre en danger. Il s’emporte pour un oui, pour un non. Il me balance les pires injures de sa grande collection.

J’en prends plein la gueule mais je ne dis rien. Par amour, je tiens. Jusqu’à quand ? Je n’en sais rien. Il me signale la présence d’éléphants roses dans notre salon. Vous l’aurez compris : ce sont des hallucinations. Chaque jour qui passe, il rabâche les mêmes histoires.

Je vous dis la vérité, même si elle est difficile à croire. Il cumule les incohérences, ses propos n’auront bientôt plus aucun sens. Je ne lui en veux pas mais je tremble quand j’y pense.

Mon cher et tendre n’est plus le même, plus du tout. Il est très malade mais il n’est pas fou. Mes lèvres lui sourient mais mon cœur pleure. Auprès de lui, j’attends patiemment son heure. Chers lecteurs, vous ne partagez peut-être pas mon atroce douleur, sans doute ne pouvez- vous même pas l’imaginer. J’ose cependant espérer que vous me comprenez.

Au plus profond de moi, je souhaite que chacun d’entre vous garde la santé, que la recherche puisse vous épargner. Notre calvaire a assez duré. Je voudrais être soulagée, libérée. On dit que mon Albert rejoindra notre Seigneur pour l’éternité mais je ne crois pas à ces choses là.

Je crois plutôt que ce salaud a trouvé un prétexte pour l’arracher à moi. J’espère au moins que là- haut, il se rattrapera. J’espère qu’il le rassurera, qu’il le protégera. J’espère surtout qu’il me fera signe quand le jour viendra...

1En 2020, plus de 3 millions de français (malades et aidants) étaient concernées par cette maladie. Chaque année, 225 000 nouveaux cas sont recensés dans notre pays. Ces chiffres alarmants nous sont communiqués par l’association France Alzheimer

 

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